Après l’incendie, repenser la restauration des espaces naturels à Jezzine

La forêt de Kaytoulé après l’incendie d’octobre 2024

Face à l’intensification du risque incendie exacerbé par le changement climatique, Pompiers Sans Frontières développe au Liban une approche fondée sur la diversification des espèces, la restauration des espaces brûlés et la gouvernance du risque.

120 ha
parcourus par le feuPrès de 120 ha · octobre 2024
80 ha
brûlésEnviron 80 ha · octobre 2024
5 000
pins pignons plantésNovembre 2025
Un territoire, un projet

Liban – Jezzine

En octobre 2024, un incendie majeur a ravagé les espaces naturels de Kaytoulé, sur le territoire de l’Union des Municipalités de Jezzine. Au-delà de l’urgence de la lutte contre le feu, cet événement a conduit Pompiers Sans Frontières à approfondir une question devenue essentielle dans les territoires méditerranéens : comment restaurer une forêt après un incendie dans un contexte où le changement climatique modifie les conditions auxquelles elle doit faire face ?

La réponse ne consiste pas nécessairement à replanter à l’identique.

À Jezzine, PSF fait le choix d’une approche qui associe restauration écologique, adaptation au changement climatique, diversification des espèces, prévention des incendies et implication des acteurs locaux.

Cette démarche s’inscrit dans le projet « Plan de gestion et de gouvernance face aux incendies des espaces naturels », développé depuis 2023, soutenu par l’Agence Française de Développement (AFD), la Région Sud et la Ville d’Aix-en-Provence et développé en partenariat avec la Jezzine Foundation for Culture and Héritage (JFCH) et les acteurs du territoire. Le projet vise notamment à renforcer la résilience des espaces naturels et agricoles, à impliquer la société civile et la jeunesse et à améliorer la préparation du territoire face au risque incendie.

01 · Comprendre

Kaytoulé : quand l’incendie révèle la vulnérabilité du territoire

Du 27 au 31 octobre 2024, un incendie a parcouru près de 120 hectares et brûlé environ 80 hectares dans les espaces boisés de Kaytoulé, Homsiyé et Roum.

Le sinistre est survenu dans des conditions particulièrement favorables à la propagation du feu : déficit de précipitations, stress hydrique de la végétation, végétation sèche et vent. Le niveau de risque était alors considéré comme très élevé.

Par ailleurs, cet incendie est intervenu dans un contexte particulièrement difficile pour le Liban, marqué par la crise économique et sociale et par la situation sécuritaire qui ont eu un impact direct sur les capacités de réponse de la Défense Civile du territoire.

Le rapport établi à la suite de l’incendie met également en évidence plusieurs facteurs de vulnérabilité du territoire : entretien insuffisant de certains espaces forestiers, difficultés d’accès, contraintes liées à l’alimentation en eau et complexité des conditions de propagation du feu.

L’événement a ainsi renforcé une conviction au cœur de l’action de PSF : la lutte contre les incendies est indispensable, mais elle ne peut constituer à elle seule une stratégie durable de protection des espaces naturels.

La prévention, l’entretien, la préparation, l’alerte, la gestion des espaces forestiers et leur restauration doivent être pensés ensemble.

02 · Restaurer

Après le feu, ne pas simplement replanter

Pour approfondir cette réflexion, PSF a mobilisé en 2025 une équipe d’experts spécialisés dans les forêts et les écosystèmes méditerranéens. L’équipe dirigée par Fady Asmar, expert indépendant, est composée de Mme Salam Jabbour, responsable locale du développement rural et des ressources naturelles, Dr. Chadi Mohanna, Directeur du développement rural et des ressources naturelles, M. Michel Bassil, Ingénieur forestier, M. Salim Roukoz, expert en irrigation et en cartographie.

Cinq experts réunis sur le terrain parmi les arbres brûlés à Kaytoulé.
En 2025, une équipe d’experts étudie la restauration des espaces brûlés de Kaytoulé.

Ingénieur agronome, titulaire d’un Master en gestion des forêts et des écosystèmes méditerranéens, Fady Asmar possède plus de 25 ans d’expérience dans la gestion des forêts, la biodiversité, la restauration des écosystèmes, le changement climatique et le développement rural. Il a notamment travaillé avec la FAO, le PNUD, le PNUE, l’UNCCD et l’Union Européenne et dispose également d’une expérience dans la prévention des incendies de forêt.

Son analyse conduit à dépasser une approche consistant simplement à remplacer les arbres disparus.

« Il faut réfléchir à la restauration en biodiversité et pas seulement en culture économique. »

Fady Asmar · expert indépendant

La forêt de Jezzine était déjà identifiée comme vulnérable avant l’incendie : densité importante, prédominance du pin et vieillissement progressif de la pinède. L’incendie de Kaytoulé est venu confirmer cette vulnérabilité et a créé l’opportunité de réfléchir à son évolution.

Restaurer signifie donc préparer la forêt à son environnement futur, et non nécessairement chercher à reproduire exactement la forêt d’avant l’incendie.

03 · Diversifier

Diversifier les espèces afin de renforcer la résilience

Cette réflexion conduit à accorder une place importante à la diversification des espèces.

Le pin pignon (Pinus pinea), déjà présent dans la région et important pour l’économie locale, conserve toute sa place dans la stratégie de restauration. Mais il s’agit progressivement de sortir d'une logique de peuplement trop homogène.

Biodiversité & adaptation

C’est dans cette perspective que le caroubier a été retenu comme une essence particulièrement intéressante. Le caroubier, (Ceratonia siliqua), appartient au cortège floristique local, aux côtés d’autres feuillus tels que le chêne (Quercus calliprinos et Quercus infectoria) et par endroits du pin brutia (Pinus brutia), très vulnérable au feu et très envahissant après les incendies.

Adapté aux conditions méditerranéennes et au stress hydrique, le caroubier présente un intérêt dans une stratégie de diversification et d’adaptation au changement climatique. Il possède également une valeur économique grâce à son fruit. Avec les autres feuillus, il a la particularité de remonter de souche après les feux, ce qui constitue un intérêt majeur pour la restauration du paysage.

Jeunes pousses vertes repartant de souche sur un sol touché par l’incendie.
La remontée de souche : une capacité de régénération à protéger après le feu.

Pour Fady Asmar, cette dimension est essentielle : il ne suffit pas de proposer une nouvelle essence. Il faut qu’elle puisse trouver sa place dans l’économie locale et dans les usages du territoire. La restauration doit ainsi rechercher un équilibre entre biodiversité, adaptation climatique et moyens de subsistance des populations. Ceci est d’autant plus intéressant quand l’essence en question fait partie du cortège floristique de la région.

Cependant, il est important de noter que le caroubier sauvage n’est pas très productif. Pour qu’il puisse offrir un intérêt économique, il faudrait faire greffer les plants, de préférence en pépinière avant le reboisement. On obtiendrait ainsi un peuplement à la fois productif et adapté aux conditions locales et climatiques.

Cette approche rejoint l’un des objectifs du projet de PSF : développer une agroforesterie prenant en compte simultanément le changement climatique, la biodiversité, le risque incendie et l’exploitation durable des ressources naturelles.

Portrait de Fady Asmar, expert en forêts et écosystèmes méditerranéens.
Fady Asmar, expert indépendant.
Entretien avec Fady Asmar

« Il faut préparer la forêt de demain »

Ingénieur agronome, spécialiste des forêts et des écosystèmes méditerranéens. Plus de 25 ans d’expérience.

Pourquoi l’incendie de Kaytoulé a-t-il conduit à repenser la restauration de la forêt ?

L’incendie a confirmé une vulnérabilité qui avait déjà été identifiée. La forêt était dense et largement composée de pins pignons (plantés au début du siècle dernier). Nous avions déjà souligné la nécessité de renouveler progressivement cette pinède en l’enrichissant lors de l’étude réalisée fin 2022 au titre de la FAO.

Le feu a malheureusement démontré que cette vulnérabilité était réelle. Mais il a également créé une fenêtre d’opportunité pour réfléchir autrement à la restauration.

Pourquoi ne pas simplement replanter les espèces qui étaient présentes avant l’incendie ? Que signifie concrètement restaurer autrement ?

Parce que les conditions environnementales évoluent. Il ne s’agit plus de remplacer un pin par un autre pin. Il faut réfléchir à la biodiversité et à la résilience de la forêt, tout en tenant compte de l’économie locale.

Il faut aussi surveiller la germination du pin brutia afin d’éviter une invasion qui rendrait la forêt encore plus vulnérable dans quelques années.

Il ne s’agit surtout pas de remplacer la totalité du pin pignon par du caroubier. La restauration du paysage consisterait à diversifier les espèces et à éviter les formations équiennes de résineux. Il faudrait donc permettre la réinstallation spontanée de bouquets de feuillus dans la forêt de pin pignon et de planter des bosquets de caroubier sur plusieurs sites.

Mais cette transformation doit également tenir compte de la réalité économique locale, la communauté dépend notamment du pin pignon. Une diversification ne peut donc être imposée sans tenir compte des usages et des revenus liés à la forêt. C’est pourquoi le caroubier présente un intérêt particulier.

Quel rôle peut jouer le caroubier ?

Il peut contribuer à diversifier la forêt, tout en présentant un intérêt écologique et économique.

C’est une espèce méditerranéenne qui s’adapte bien au changement climatique et présente une bonne résistance au feu. Elle peut aussi avoir une fonction intéressante dans l’organisation des plantations et produire des fruits qui représentent une ressource économique.

Son adaptation aux conditions méditerranéennes et son intérêt pour les populations locales en font une essence intéressante dans une stratégie de restauration. Mais il faut éviter de considérer une espèce comme une solution unique. La résilience repose précisément sur la diversité et sur une gestion adaptée au territoire.

La restauration est-elle uniquement une question technique ?

Non. C’est également une question de perception et de gouvernance.

Après un incendie, certains arbres peuvent sembler encore vivants alors qu’ils sont fortement atteints. Il peut alors être difficile de convaincre les habitants ou les autorités qu’une intervention est nécessaire.

Il faut donc expliquer, accompagner et associer les acteurs locaux. La restauration nécessite parfois de faire évoluer les pratiques et les représentations.

Si par endroits il faut intervenir activement en reboisant, le pin pignon étant une espèce qui ne repousse pas spontanément (ou très peu) après le feu ; le cas ne se présente pas sur les peuplements de feuillus qui vont remonter de souche, et qu’il suffit de protéger pour aider la forêt à se reconstituer.

Les cartes du site, extraites des images satellites, montrent l’étendue du feu, les zones de dominance du pin pignon et les peuplements de feuillus. Ces cartes aident à la prise de décision concernant les approches à adopter pour la restauration. Elles montrent aussi les zones qui ont été épargnées par le feu et sur lesquelles un travail de prévention s’impose.

Quelle place les populations locales doivent-elles occuper dans cette démarche ?

Une place centrale. La forêt représente une ressource importante pour la communauté de Kaytoulé. Les élus, les habitants et les acteurs locaux ont donc un rôle essentiel à jouer dans sa restauration et sa gestion.

Si le pin pignon est important pour l’économie locale, grâce à sa production de pignons très prisés dans la cuisine libanaise, le caroubier est aussi important pour ses gousses qui fournissent la mélasse également prisée comme dessert. Il est à noter que les formations de feuillus sont aussi importantes dans l’économie locale en fournissant du bois de chauffe, du charbon et du pâturage en forêt.

L’appropriation locale est une condition de réussite. Elle permet également de construire la confiance entre les experts, les populations, les autorités et les partenaires du projet.

Cette expérience peut-elle être reproduite dans d’autres territoires méditerranéens ?

Oui, à condition de ne pas chercher à reproduire mécaniquement une solution.

Chaque territoire possède ses propres caractéristiques : climat, relief, végétation, usages économiques, acteurs et capacités d’intervention.

L’expérience de Kaytoulé montre surtout l’intérêt de disposer à la fois d’une expertise technique et d’un projet opérationnel, permettant de transformer les recommandations en actions concrètes.

04 · Transmettre

Un guide pour passer de la réflexion à l’action

La réflexion menée avec les experts a conduit à l’élaboration d’un guide de restauration des espaces brûlés, conçu comme un outil de référence pour accompagner les interventions à Kaytoulé.

L’objectif est de fournir aux acteurs locaux des recommandations permettant d’adapter la restauration aux caractéristiques des sites : choix des espèces, organisation des plantations, prise en compte du relief, gestion de l’eau et de l’érosion, entretien et suivi des plantations.

Cette approche rappelle un principe essentiel : restaurer un espace brûlé ne se résume pas au jour de la plantation.

La réussite dépend également de la préparation du terrain, de la protection et de l'entretien des jeunes plants, du suivi de leur développement et de la capacité à adapter les interventions dans le temps.

05 · Prévenir

Restaurer les forêts, mais aussi gouverner le risque

La restauration des espaces brûlés constitue ainsi l’un des volets d’une démarche plus large.

Le projet de PSF associe en effet restauration, prévention, sensibilisation, implication de la société civile et préparation opérationnelle. Un dispositif de détection et d’alerte précoce a notamment été développé avec la Défense Civile, les municipalités et la société civile.

Cette approche correspond à une évolution importante de la gestion du risque : ne pas attendre que l’incendie atteigne un niveau où les moyens de réponse deviennent insuffisants pour agir.

Elle rejoint également les orientations du GIEC. Dans son rapport Climate Change 2022 – Impacts, Adaptation and Vulnerability, le Groupe d’experts souligne l’importance d’une gouvernance inclusive, adaptée aux contextes locaux et associant les différents acteurs dans la gestion des risques liés au changement climatique. Le rapport consacre par ailleurs une attention particulière aux risques climatiques dans la région méditerranéenne. (IPCC)

À Jezzine, cette gouvernance repose notamment sur l’Union des municipalités, la Défense Civile du territoire, les organisations locales telles que la Jezzine Foundation for Culture and Héritage (JFCH), la jeunesse et les populations.

Il ne s’agit donc plus seulement de savoir comment combattre un incendie, mais comment préparer collectivement un territoire à y faire face.

06 · Agir ensemble

Une expérience locale face à un enjeu méditerranéen majeur

Le territoire de Jezzine constitue aujourd’hui un terrain concret d’expérimentation.

En novembre 2025, 5 000 pins pignons ont déjà été plantés, avec le soutien des autorités libanaises. Cette opération, placée sous le haut patronage du ministre de l’agriculture, a été menée en partenariat avec la Jezzine Foundation for Culture and Heritage. Cette première action s'inscrit dans une stratégie plus large de restauration et de diversification des espaces naturels.

L'objectif du projet est de poursuivre cette démarche avec les plantations de caroubiers, l'entretien préventif des forêts, la sensibilisation des populations et la consolidation des dispositifs de prévention et d'alerte.

L'expérience de Jezzine fait écho à une problématique qui concerne aujourd'hui l'ensemble du bassin méditerranéen, confronté à des épisodes de chaleur et de sécheresse qui peuvent accentuer la vulnérabilité des espaces naturels.

Restaurer après l'incendie, c'est donc aussi préparer le prochain cycle climatique.

Et cette préparation ne peut être uniquement technique.

Elle doit associer connaissance du territoire, expertise scientifique, acteurs locaux, populations et autorités.

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